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1 Nov 2015

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À L'AFFICHE 
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ACTUALITÉS

Radio Vatican : interview d'Ephrem Azar

30 Nov 2015

Au cœur du corps 

 

Où sommes-nous lorsque nous rencontrons l'autre et le Tout-Autre ? Dans quelle partie de notre être physique, psychique ou spirituel? Qu'en est il de la présence à nous-mêmes et aux autres lors de la rencontre? 

Toute relation implique le corps car nous sommes corps et sens dans chaque rencontre et aussi dans notre découverte de l'intériorité. Le corps est donc un chemin vers ce lieu profond du coeur, et inversement le coeur est aussi parfois à la source de la transformation de notre corps. 

 

 

 

 

« Où es-tu ? » 

Au cœur du corps ….Comment ?

 

·       Un corps : signe de l’invisible

En fléchissant les genoux, une vieille dame observée par Edith Stein, (philosophe allemande juive convertie au catholicisme) ne se doutait pas de l’empreinte qu’elle allait laisser à jamais dans le cœur de la jeune juive qui allait bientôt se convertir au catholicisme. Voici ce qu’elle écrit : "Nous entrâmes quelques minutes dans la cathédrale et, dans un respectueux silence, entra une femme avec un panier de commissions; elle s'agenouilla sur un banc pour faire une brève prière. Ce fut pour moi quelque chose de totalement nouveau. Dans les synagogues ou dans les églises protestantes dans lesquelles j'étais allée, les gens ne venaient que pour les offices religieux. Mais ici il arrivait n'importe qui, au milieu de ses travaux quotidiens, dans l'église vide de monde, comme pour un dialogue confidentiel. Je n'ai jamais pu oublier cela  ".

Sa prière s'est manifestée de façon gratuite par une simple position du corps: elle s'est mise à genoux. Si sainte Edith Stein s'est souvenue avec autant de force de cet épisode, c'est parce qu'il a laissé dans la mémoire de son âme, l'image vivante d'un être qui, dans son cœur et dans son corps manifestait la volonté de s'approcher de Dieu et rendait visible son dialogue d'amitié avec Lui. De cette manière, son être traduisait l'expérience d'une relation vivante avec Celui qu'elle désignait par son agenouillement. Le corps donne à voir l'invisible. Il contient la réalité spirituelle de l’homme et celui-ci l’exprime naturellement par des attitudes, par des gestes, par les traits de son visage.  

·       Un cœur perdu ? ou retrouvé ? 

Lors de la catastrophe du 11 septembre 2001, alors que les victimes allaient périr, certaines communications ont réussi à transmettre l'unique message qui compte lorsque plus rien n'a d'importance ; "Je t'aime", "Nous nous retrouverons", "Mon amour, à bientôt". Sur le point de mourir, ces personnes ont senti l'extrême nécessité du seul véritable dialogue qui vaille la peine, celui de l'amour. 

Aujourd’hui certitudes et sécurités s'effondrent et vacillent, elles nous déstabilisent et nous interrogent : "Où sommes-nous? Où en sommes-nous?" Cette même question est posée par celui qui utilise le téléphone portable pour être relier à ses proches : « Où es-tu ? » Or la première question posée par Dieu dans le jardin d'Eden à Adam est celle-ci : "Où es-tu ?" et comme en écho on peut entendre une autre demande, celle de Moise au Seigneur “ Qui suis-je ?“ (Ex 3, 11). 

« Où es tu ? » Quand le Seigneur pose une question de ce genre, Il n’attend pas que l’homme lui fasse connaitre quelque chose qu’Il ignore : Il veut provoquer l’homme pour une rencontre. Dieu sait bien où est Adam. La question : « Où es-tu?» lui fait prendre conscience qu’il n’est plus là où il devrait être, il a perdu sa place. Il a pris une place qui n’était pas la sienne. Lorsque le Seigneur Dieu pose cette demande à Adam, Il se trouve dans la même situation que le père de l'enfant prodigue qui a vu son enfant partir loin de la maison, et qui reste sur le seuil en se demandant continuellement : Où es-tu mon fils ? C'est la question d'un père, d'une mère à son enfant, c'est une demande profonde qui trahit et traduit le besoin d'être en relation, d'être ensemble, d'être en communion. 

·       Un chemin de retour au coeur

D’une certaine façon le Seigneur demande à chaque homme : « Où en es-tu» à l’intérieur de toi-même ? Comment en es-tu arrivé là ? Cette question porte en elle le désir de la rencontre. De la même façon Saint Augustin reprend cette question et fait parler Dieu : « Homme, où es tu ? » : « Je suis chez toi, mais impossible de te rencontrer, tu n’es chez toi que de passage ». Cette prière suppose une sollicitude réelle pour celui qui la demande à l'égard de l'autre, elle sous-entend attention et intention. Alors que les évènements mondiaux voudraient nous faire chanceler ou dévier, le défi d'aujourd'hui consiste à accueillir et à ouvrir ce qui nous appartient : notre cœur. Comment ? La tradition spirituelle nous offre un enseignement original : les neuf manières corporelles de prier de saint Dominique pour nous conduite du corps au lieu du cœur.

D’où le titre de cette conférence : au cœur du corps.

« Adam, Où es tu ? » Où (en) suis-je ? Où en sommes nous ?

1. PREMIERE PARTIE 

La première manière de prier : l’inclination

Une descente corporelle et spirituelle : du cou au cœur de soi.

 

 

 

Les neuf manières de prier de saint Dominique : un parcours corporel de prière, de rencontre et de connaissance 

 

Il n'est pas question d'apprendre des gestes, une technique ou de faire un exercice mais plutôt, de rentrer en soi-même à l'exemple de l'enfant prodigue de la parabole. Les dangers qui nous guettent sur ce chemin vers l'intériorité sont nombreux : la distraction, l'inattention, l'éparpillement, la dispersion. Il est facile en effet de subir les influences extérieures du monde, ne serait-ce que les paroles et les regards des personnes qui nous entourent. Nous en restons alors au domaine des convenances, des automatismes et finalement d'une certaine superficialité.  

Nous sommes corps, sensibilité -cette partie affective avec laquelle nous réagissons aux évènements, joie, tristesse, colère-, et enfin intelligence avec ses procédures rationnelles. Ce qui unit ces différents pôles, ce qui les précède c'est le cœur, le centre de l'âme, le noyau ou la demeure secrète.   

 Le cœur est le "centre le plus profond", l’organe de la communion, de l’amour, point de contact entre l’homme et Dieu. Ce lieu même de l'habitation de Dieu n'est pas localisable, et pourtant il est inscrit dans notre corps. Le cœur, centre le plus profond de l'âme, nous échappe et nous attire, comme la source et le terme de notre élan d'amour. Il est au sens biblique, l’expression de l’homme intégral, de toutes ses facultés et toutes ses activités. 

Il s’agira donc de faire « descendre l’intelligence dans son cœur ». Dans cette expression, « le cœur signifie – et constitue réellement – le centre personnel de l’homme intégral, la profondeur […] de la personne humaine qui englobe et transcende l’être entier de l’homme, son visible et son invisible »[1]. La tradition spirituelle qui a développé ce lien entre l’esprit et le cœur, entend souligner le caractère unifiant de la vie spirituelle: le cœur est le centre, le paradis de l’union avec Dieu. Le cœur - pas plus que l’amour - ne s’identifie au sentiment. C’est, dans la personne, un dynamisme réel et central qui la rassemble, l’unifie, l’ouvre à un Autre auquel elle s’unit. Il se situe dans les profondeurs de notre être.  

Seul l'accès à son intériorité profonde donne à la personne la clé de sa vocation : «L'homme est appelé à vivre en son for intérieur et à se prendre lui-même par la main, ce qui n'est possible qu'en ce lieu (le noyau de l'âme). C'est aussi seulement de la qu'est possible une vraie discussion avec le monde; de là seulement il peut enfin trouver la place qui lui est réservée dans le monde.»

Au cours de ce parcours, un maître : saint Dominique. Une pédagogie : ses neuf manières. Une spécificité : le corps dans toutes ses composantes, physiques et spirituelles puisque "le symbole par excellence c’est le corps humain. Il contient la réalité spirituelle de l’homme et celui-ci l’exprime naturellement par des attitudes, par des gestes, par les traits de son visage".[2] Saint Dominique avec ses neuf manières de prier nous présente donc une pédagogie de la rencontre et de la prière ; un chemin de vérité pour découvrir qui nous sommes réellement et ce que nous voulons vraiment. Ce parcours nous propose une « inversion » ou  « retournement »: à la question du Seigneur « Où es-tu ? », il répond par tout son corps en disant : 

« J’entends ta voix et j’ai confiance en Toi »  

« Je ne me cache pas et me déploie » 

« J’étends les mains vers toi et reçois tes dons ».

En quelque sorte, il nous propose de nous déployer et de nous ajuster dans la relation à soi, aux autres et à Dieu en retrouvant notre vrai centre de gravité : le cœur. 

Du cœur au corps, du corps au cœur : c'est le chemin proposé par saint Dominique et ses neuf manières de prier. Celles-ci sont le témoignage vivant d'un homme en train de prier. Après la mort de saint Dominique des frères qui l'ont connu décident de réaliser ce petit livret et ses images que vous voyez. C'est un document unique, sans équivalent dans l'histoire du Moyen Age, nous n'avons aucun autre saint dont on raconte sa vie par sa prière. Il transmet un aspect essentiel de la prière : elle a besoin de tout l'être, corps et âme pour s'exprimer. En effet le corps dans ses composantes physiques et spirituelles est le symbole par excellence. Ou pour le dire avec les paroles de Jean-Paul II le corps révèle l'homme, il est un témoin de la création, un témoin de l'Amour. 

 

 

 

Le corps : « une terre d’accueil »

 

« La profondeur d’un homme est dans sa puissance d’accueil. »     

Eloi Leclerc, Sagesse d'un pauvre.

 

Saint Dominique commence par s’incliner, puis il se prosterne entièrement, il continue en s’agenouillant et en se relevant. 

Pour ces quatre premières manières de prier, le corps de Dominique est dirigé vers le sol, dans la première manière son dos est dirigé vers le bas et son regard est tourné vers le sol, dans la deuxième son corps est sur le sol, dans la troisième et quatrième ce sont ces genoux qui touchent la terre. Or la terre est le lieu d’où nous venons, c’est le lieu des origines, lieu de nos limites. Les quatre dispositions spirituelles correspondantes, l’humilité, la componction du cœur, la discipline, la confiance, sont des dispositions spirituelles qui reconnaissent une dépendance et la primauté envers Dieu. 

On peut regrouper ces quatre premières manières de prier autour d’une attitude : l’accueil, accueil de sa condition de créature devant Dieu, accueil de Dieu comme Créateur et Sauveur, accueil de ses limites devant Celui qui est infini. 

 

 

De l’ombre à la lumière, de la peur à la confiance 

 

 

La première image contient pratiquement toute cette conférence, le lieu, la rencontre, l’identité, ce qu’est l’homme, ce qu’est la prière, et qui est Dieu ? Derrière saint Dominique une porte ouverte sombre et obscure. Comme une matrice qui va mettre au monde, peut être pour une renaissance, un commencement nouveau, une attitude nouvelle.

Puis au dessus de la Croix, un espace ouvert de Lumière, le ciel, une épiphanie. Et entre les deux : Saint Dominique qui s’incline, habillé de noir et blanc, plus de noir que de blanc, l’auréole qui enveloppe sa tête est orange comme le toit au dessus de lui, sa tête va vers la lumière, l’infini, l’éternité, il décide en s’inclinant de recevoir la lumière, de s’en laisser envelopper. Pour cela il s’incline et se penche, et montre là où il est.   

 Où es tu Saint Dominique ? Où es tu Adam ? Adam a entendu les pas de son Dieu, il a eut peur, et il se cache. Cette réponse d’Adam c’est la porte obscure derrière Saint Dominique, nos portes noires, sombres, nos lieux intérieurs ténébreux, dans lesquels nous n’entrons pas, ou nous n’osons pas aller. Comment s’appelle cette obscurité : la peur. La peur d’être soi, d’être devant les autres soi-même. Ce que nous présentons aux autres et à Dieu, c’est toute autre chose, un être fort, sans faiblesse, ni fragilités. Parfois il faut toute une vie pour casser cette fausse image de soi. 

Cette peur parfois se traduit en volonté de toute puissance, de pouvoir ou de savoir. « La grande tentation de l'être humain, dit Jean Vanier, est d'être séduit par la puissance et de refuser la communion avec sa vulnérabilité et sa petitesse ». Comme ce qu'il y a de plus pur et de plus propre jaillit de ce qui est pourri : le vin et l'alcool, des fruits fermentés ; la pénicilline, de la gangrène ; comme la terre est nourrie par les excréments des animaux et des feuilles mortes, ainsi le chemin vers le cœur et vers nos divisions intérieures se réalise dans la mesure où nous accueillons et entrons en communion avec tout ce que nous avons rejeté, tout ce qui nous a fait peur. La descente dans la terre est une descente dans la boue, des ténèbres, des peurs et des blessures à l'intérieur de soi. 

D’une autre manière, les paroles du psychanalyste Carl G. Jung redise cette loi de vie : « Ce n’est pas en regardant la lumière qu’on devient lumineux, mais en plongeant dans son obscurité ». Le psychisme humain est le lieu des luttes entre nos zones d’ombres et ce que nous voulons présenter aux autres. Il se construit alors fond de nous, un vaste monde intérieur souterrain faits de répressions et de refoulements accumulés. Toute cette énergie psychique, vivante et compressée, est définie par certains psychanalystes : l’ombre. Or le travail psychologique de réintégration de l’ombre a une influence directe sur la croissance psychologique et le développement spirituel[3]. C’est pourquoi cet obscur trésor doit être reconnu, réintégrer dans le conscient et réapproprier. Il permet d’être au contact de sa vulnérabilité et de ne pas en avoir peur. Au contraire, cette visite dans ces obscurités fait crier en vérité vers Dieu. Il est dans ce lieu intérieur obscur mais ouvert qui lui permet de ne pas faire de projections sur autrui, ne pas être dans l’accusation ou la survalorisation de ce qu’il est. Il nous montre un chemin vers le cœur. Accepter son humanité réelle est le seul moyen d'accéder à la véritable spiritualité chrétienne et à l'équilibre émotionnel. Tous les psychologues, rejoignant ainsi les vrais maîtres spirituels, diront que toute maladie de l'âme et de l'esprit implique quasiment à chaque fois un certain rejet ou dédain de la réalité de l'être humain incarné. La base de l'humilité, c'est d'abord d'accepter le réel en d’autres accepter , accueillir et se souvenir de cette question : « D’où je viens ».

 

 

Du cou au cœur de soi. 

 

Dans le texte qui accompagne la première manière de prier, Dominique est décrit comme inclinant la tête et les reins humblement. Le verbe latin employé : inclino est le même que dans l'Evangile de saint Jean 19, 30 : "Et inclinant la tête, Il remit l'Esprit". Sa tête inclinée comme celle du Christ sur la Croix exprime une remise complète de sa vie : geste de soumission qui manifeste l'accord de la volonté du Christ à son Père. Pour les Pères grecs cette inclination ou sunneusis manifeste au sens figuré l'accord de volonté du Fils au Père. D’une certaine manière, Saint Dominique incline son corps et son cœur. Son geste donne la priorité à un membre : le cou. 

         Le cou réunit, distingue et lie la tête avec le tronc. Le cou commande tout : soit comme lieu d'origine des nerfs les plus importants du corps (pneumogastrique, nerf du cerveau, du cœur, de la thyroïde, du foie, de la circulation), soit comme lieu de passage des énormes canaux de la digestion, de la circulation et de la respiration. Le cou est le chemin par lequel se manifeste et passe la vie. Le cou et la nuque délimitent une région pleine de muscles et ligaments qui doivent tenir les quatre kilos de la tête. Cette région du corps humain est donc souvent compressée, tendue, et accumule beaucoup de nos maux : la peur, le froid, la fatigue du travail des bras ou de l'esprit. 

         Dans la bible, le cou et la nuque[4] sont cités une centaine de fois. C'est un lieu qui porte à la fois le poids du joug et du jugement, où s'accumulent les tensions et les nœuds, mais c'est aussi le lieu du pardon, des tensions, des larmes.

                  C'est un lieu d'honneur et de reconnaissance. Quand Pharaon met Joseph au commandement de tous le pays d'Égypte, il lui dit : "Vois : je t'établis sur tout le pays d'Égypte" et Pharaon ôta son anneau de sa main et le mit à la main de Joseph, il le revêtit d'habits de lin fin et lui passa au cou le collier d'or. 

         C'est le lieu du pardon et de la compassion. Le même Joseph quand il est reconnu par ses frères "se jette au cou de son frère Benjamin et pleure. Benjamin aussi pleure à son cou" (Gn 45, 14). Dans la parabole du Père miséricordieux et du fils prodigue, le cou et les baisers sont associés au pardon : "Tandis qu'il était encore loin, son père l'aperçut et fut pris de pitié; il courut se jeter à son cou et l'embrassa tendrement" (Lc 15, 20).  

         Et finalement c'est le lieu des tensions et des nœuds. Des dizaines de citations évoquent l'endurcissement du cœur en le rapprochant du cou, c'est ainsi que Dieu dit à Moïse : "J'ai vu ce peuple : c'est un peuple à la nuque raide." (Ex 32, 9) Dans le livre de Baruch, l'allusion est claire, le peuple qui n'écoute pas, est celui dont la nuque est raide : 

"Si vous n'écoutez pas ma voix, cette immense et innombrable multitude elle-même sera réduite à un petit nombre parmi les nations où je les disperserai, car je sais qu'ils ne m'écouteront point ; c'est un peuple à la nuque raide. Mais dans le pays de leur exil, ils rentreront en eux-mêmes et connaîtront que je suis le Seigneur leur Dieu. Je leur donnerai un coeur et des oreilles qui entendent. Ils me loueront au pays de leur exil, ils se souviendront de mon nom ; ils n'auront plus la nuque raide et se détourneront de leurs mauvaises actions, se rappelant le destin de leurs pères qui ont péché devant le Seigneur. (Ba 2, 29-33)

 

         La raideur du cou ou de la nuque est liée à la désobéissance, au refus d'écouter et de mettre en pratique une parole qui vient d'un autre. Elle symbolise une disposition intérieure dure comme le fer, contraire à la douceur. Un cou qui s'incline ou se penche manifeste un cœur qui écoute par opposition à un cou raide qui refuse d'obéir et d'écouter. L'enseignement biblique nous apprend qu'une des tentations les plus dangereuses pour l'homme est de croire qu'il peut se passer de Dieu, de l'écouter, de le recevoir.

          Quand et où notre attitude du cou manifeste-t-elle une souplesse intérieure? Chacun de nous a tenu un bébé dans ses bras. Quelle est notre attitude intérieure quand nous berçons un enfant ? Le langage courant dit bien ce qui se passe : "Je fonds devant lui, oh ! Regarde comme il est fondant ce bébé !". Un bébé tenu dans les bras fait tomber en nous les murs de défense, il nous renvoie à notre fragilité et à notre vulnérabilité. Personne n'a peur devant un nourrisson, notre premier réflexe est de le protéger, de veiller sur lui d'une manière ou d'une autre, ou en le berçant, ou en se mettant à sa portée en faisant des chuchotements. Sans le savoir le tout petit nous met dans la vérité de notre être, sans crainte du regard de l'autre. Devant un tout-petit notre cou s'incline pour le prendre tout contre soi, pour le bercer, le réchauffer, et aussi notre cœur. Celui-ci est en cohérence avec ce que nous manifestons. Bercer un enfant, c'est se pencher vers lui dans un geste de douceur, le cou s'incline doucement pour se mettre à sa portée sans forcer. Le geste traduit la disponibilité, la faculté de se mettre au service et à la portée de l'autre dans un geste souple et de docilité, sans contrainte et en accueillant la vie d'un autre. Un cou qui s'incline c'est un cœur qui accueille l'autre. De même la véritable humilité est cette détente intérieure qui nous fait accueillir Dieu en nous accueillant nous-mêmes en totalité dans notre condition de créature.

    

        

Une descente intérieure : la porte vers l’humilité 

 

L’inclination de saint Dominique manifeste son humilité, celle-ci est une disposition intérieure fondamentale et vitale que les Pères de l’Eglise ont souvent décrit. Pour eux, l’humilité est la vertu principale qui permet le retour à Dieu. L'orgueil était le principe de l’éloignement, l'humilité sera à l’origine du retour vers Dieu. Ils la considèrent comme la "clé" qui ouvre le dialogue avec Dieu car elle met la créature à sa juste place devant le Seigneur. Elle est aussi présentée comme la "porte" que l'homme doit franchir pour redevenir à l'image et à la ressemblance de son Créateur, puisque c'est par orgueil qu'il s'en est éloigné. Sur l'image, derrière saint Dominique qui s'incline, nous voyons une porte ouverte, comme si celle-ci était la porte par laquelle le Christ était entré pour commencer son dialogue avec saint Dominique. En renonçant à vouloir se hisser jusqu’à Dieu, il a consenti à se laisser approcher par Lui. C’est toujours Dieu le premier qui descend, l’homme ne peut « monter » que si c’est Dieu le premier qui vient à sa rencontre. L’homme ne peut « monter » que dans un mouvement d’accueil de Dieu, accueil du Fils qui s’incarne, de l’Esprit qui se verse. Ainsi la montée de l’homme vers le ciel est en réalité une « descente » à l’image de celle que Dieu lui-même entreprit pour unir la créature à lui, et pour unir les hommes entre eux. 

Pour que l’homme puisse monter, il faut d’abord qu’il descende. Où ? Dans son cœur. La présence de Dieu ne peut être saisie que dans l’espace personnel, le plus personnel. Il n’y a pas d’autre lieu que le cœur pour accueillir Jésus-Christ et l’Esprit. C’est du cœur, du « centre » que part le chemin de la vie spirituelle, de toute rencontre, de toute mission. C’est pourquoi le refus de se reconnaître créature, la manie de convoiter, de se comparer et de se croire parfois même semblable à Dieu, voire mieux que lui, l’éloigne ou pire le met en exil loin de lui même et de son Créateur. Lorsque l’homme croit posséder son être, il se défigure. A l’inverse quand il se reconnaît créature faite de terre, il ne fait rien d’extraordinaire : mais il dit la vérité et retrouve sa véritable image d’homme. Il faut parfois toute une vie pour parvenir à la conscience d’être terre ou toute une série d’échecs pour confesser notre impuissance à posséder la vie.  

 

 

[1] OLIVIER CLÉMENT, Éloge du dogme, in “Istina”, vol. 34, n° 2, 1990, p. 133-134.

[2] Cal DANEELS, Comment entrer dans la liturgie, DC 18 Février 1996, n°2132.

[3] C.G. Jung, Aion ( Collected Works, 9, Pa II), Bollingen Series, Princeton University Press, 1951, p.14. 

[4] En hébreu : tzavar et oref

 

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